Abraham et les trois anges : la jeunesse de la Grâce

Giandomenico Tiepolo (1727-1804), L’Apparition des trois anges à Abraham,
1773, huile sur toile, 202×285 cm ©Venise, Gallerie dell’Accademia

Trois anges surgissent devant Abraham et Sarah. L’éclat des couleurs, la luminosité de l’œuvre, l’attitude des personnages, la justesse de la composition révèlent immédiatement l’influence du style italien de Giambattista Tiepolo (1696-1770) dans l’ombre duquel vécut son fils Giandomenico également peintre et auteur de cette œuvre. 

Giambattista et Giandomenico Tiepolo furent actifs dans la Venise du XVIIIe siècle en magnifiques héritiers des peintres de l’âge d’or de cette glorieuse ville de la Renaissance.  Ce large tableau est commandé par la Scuola della Carità pour la salle de la nouvelle chancellerie. Fondée en 1260, il s’agit à l’époque de l’une des plus anciennes institutions vénitiennes, dédiée à l’entraide et à la charité. Giandomenico propose une extraordinaire interprétation académique du style de son père. Il s’agit de la confirmation de la naissance à venir d’Isaac dans la Genèse (18:1-15) :

«L’Éternel apparut à Abraham parmi les chênes de Mamré, alors qu’il était assis à l’entrée de sa tente pendant la chaleur du jour. Il leva les yeux et vit trois hommes debout non loin de lui. Quand il les vit, il courut depuis l’entrée de sa tente à leur rencontre et se prosterna jusqu’à terre ».

Abraham, vénérable patriarche, est penché sur un nuage qui lui sert de prie-Dieu, montrant ainsi l’irruption du divin dans la nature terrestre. Il reçoit les trois visiteurs ailés presque humains tant l’anatomie de leurs corps est plus faite de chair que d’esprit :

« Seigneur, si j’ai trouvé grâce à tes yeux, ne passe pas loin de ton serviteur. Permettez qu’on apporte un peu d’eau pour vous laver les pieds et reposez-vous sous cet arbre. J’irai prendre un morceau de pain pour vous restaurer, puis vous continuerez votre route, car c’est pour cela que vous passez près de votre serviteur. »

L’un d’entre eux désigne de sa main droite la vieille Sarah qui soulève avec incrédulité et étonnement le voile de la tente en indiquant qu’il reviendra au temps fixé, à la même époque, et qu’elle aura un fils. Cette dernière observe la scène derrière la table garnie d’une jarre, d’un plat, sur une nappe blanche délicatement frangée, allusions à la fleur de farine, à l’eau, au veau et au lait qu’Abraham lui a demandé de préparer pour les visiteurs. Les traits ridés de son épouse témoignent du fait qu’elle a passé l’âge d’enfanter. Elle rit en elle-même :

«Maintenant que je suis usée, aurai-je encore des désirs ? Mon seigneur aussi est vieux. »

Et pourtant que se passe-t-il ici ? Le surnaturel vient envelopper la scène pour faire sortir les corps et les cœurs de l’inertie.La stérilité conjugale va devenir fécondité et de leur descendance naîtront les ancêtres du Sauveur, de même que le chêne sur lequel court la vigne se dresse comme un présage et prélude de cette généalogie sacrée. Les lois de la vie vont être bouleversées par ces trois personnages d’une beauté, d’une vigueur et d’une jeunesse absolues. 

Le sens de la couleur (colorito) domine dans ce tableau fastueux. Le rouge corail, le jaune ambré, le bleu céleste, le parme et le vert des drapés des silhouettes sont en eux-mêmes des morceaux de beauté et de virtuosité. L’on dirait des anges avec leurs grandes ailes aux plumes blanches délicatement ombrées d’azur …et pourtant il s’agit de la Trinité. Ces trois mystérieuses personnes n’en forment qu’une seule dans l’ordre de l’Amour Divin, comme le rappelle le triangle aux lettres dorées au-dessus de cette pyramide formée par le groupe de personnages. Observons les gestes de ces trois créatures qui créent un grand dynamisme visuel dans l’œuvre. L’un désigne Sarah, l’un désigne Abraham, l’un désigne le Ciel. Un réseau invisible de liens se forme entre toutes ces figures. L’histoire de Dieu et l’histoire humaine s’entrelacent en cette « Annonciation » inattendue, préfiguration de la naissance d’Isaac.

Le peintre a intériorisé cette scène au point d’en restituer la grâce avec un frémissement de vie intense, un mouvement harmonieux, presque un frissonnement d’amour en une vision parfaitement italienne, entre teintes de la Renaissance, geste baroque, influence classique et goût de l’Antique (l’ange central au visage très féminin reprend l’attitude idéale de la célèbre statue de l’Apollon du Belvédère). Tout se meut dans cette peinture : les nuages pénètrent le paysage en nuées vaporeuses, les tissus chatoient et se déploient, les bras, les mains se lèvent, se tendent, s’expriment. Les regards, les rires et les sourires se répondent sous l’œil joyeux des chérubins témoins de cette nouvelle inattendue, comme l’enfance accompagne toujours la jeunesse éternelle de Dieu. Car c’est bien de la jeunesse de la Grâce que Giandomenico Tiepolo fait ici le portrait magistral, une jeunesse capable de faire enfanter la vieillesse et de lui enseigner que l’Amour n’a pas d’âge et qu’il ne craint pas l’âge :

« Y a-t-il quoi que ce soit d’étonnant de la part de l’Éternel ? »

©GLSG, Article pour la rubrique Art et Foi in Chemin d’Éternité, Revue du Sanctuaire Notre-Dame de Montligeon, n°325, octobre/novembre/décembre 2025, pp.20-21.